Dessalines : assassinat politique, assassinat psychologique

Après le drame du Pont Rouge (Voir: Dates historiques – 17 Octobre), on a vainement essayer d’effacer de la conscience collective du nouveau peuple haïtien la mémoire de Jean Jacques Dessalines (1758-1806). Il parait que tacitement, interdiction était faite de vénérer publiquement sa mémoire, et même de prononcer son nom.

Cette situation, historiquement navrante, dura près de 37 ans. Il a fallu, en effet, attendre 1843 pour voir de timides gestes de reconnaissance venir du gouvernement de Rivière Hérard (1843-1844) à travers la proclamation du 21 Août 1843 et le discours prononcé le 1er Janvier 1844 où il rendit hommage à « celui à qui nous devons cette terre ».

Les controverses autour de la figure de proue de l’indépendance haïtienne continuèrent même après ces gestes, à tel point que Lysius Salomon, futur président d’Haiti (1879-1888), souleva tout un tollé parmi l’élite de la métropole du Sud quand, le 17 Octobre 1845, il invoqua son nom en des termes élogieux en l’église paroissiale des Cayes(1). Et Fabre Geffrard, alors président d’Haiti (1859-1867), aurait déclaré au consul français qui protesta contre le projet d’un monument à la mémoire de « celui qui massacra des Français »: « Comme citoyen, je contribuerai à l’érection d’un monument à Dessalines, mais [mon gouvernement] ne doit y prendre aucune part » (2). Le processus de réhabilitation de Jean Jacques Dessalines ne devint une préoccupation nationale qu’à l’approche du centenaire de l’indépendance d’Haiti.

Comme le drame du Pont Rouge, le bannissement posthume de Dessalines et la flagellation de sa mémoire furent motivés non par un certain dégoût devant les actes posés par l’Empereur, comme ont voulu nous faire croire certains historiens haïtiens des premières heures, mais par le refus d’un groupe d’hommes influents qui refusèrent d’admettre que des anciens esclaves originaires d’Afrique puissent se trouver aux timons des affaires de l’Etat dans la nouvelle Haiti, et par la griserie politique et raciste des leaders du XIXè siècle qui, « pour conserver de précaires avantages transigèrent avec le devoir et l’honneur » (3).

J.A

  1. Dayan, Joan. Haiti, history and the gods. Berkeley (CA): University of California. 1995; p. 27.
  2. Nicholls, David. From Dessalines to Duvalier: race, colour and national independence in Haiti. New Brunswick (NJ, USA) : Rutgers University Press. 1996.
  3. Laurent, Gérard M. Six études sur J.J. Dessalines. Port-au-Prince: Imprimerie « Les Presses libres »[1950?]; p. 141.