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RÉPUBLIQUE D’HAYTI
Au Port-au-Prince, le 2 novembre 1816, an XIII de l’indépendance,
Alexandre PÉTION Président d’Hayti,
A Messieurs les Commissaires de Sa majesté Très-Chrétienne.
MESSIEURS,
Il appartenait au dix-neuvième siècle de produire des événements extraordinaires; il lui était aussi réservé d’arracher le bandeau qui empêchait la portion la plus malheureuse et la plus opprimée des hommes, de découvrir dans la plus grande charte de la nature ses droits imprescriptibles, et l’objet que Dieu s’était proposé dans la création. C’est de l’esprit dominateur des partis que la France a fait se succéder tour à tour dans cette belle contrée, que l’arche sainte de l’Indépendance d’Haïti s’est élevée du sein de l’oppression et de l’injustice.
En jurant de la maintenir, nous étions tout aussi loin de penser qu’elle affecterait l’autorité du Roi de France, que l’idée de prévoir s’il triompherait un jour des Français, et qu’il ferait valoir contre nous des titres que nos armes ont détruits: titres inutiles, que la politique invoque, que la raison réprouve, bien moins nécessaires à la dignité de sa couronne, que beaucoup d’autres privilèges que les circonstances lui ont fait abandonner, sans doute par des motifs puissants.
Nous pouvons ajouter qu’en nous resaississant de nos droits méconnus, nous ne sous sommes occupés que de notre propre sécurité; heureux d’avoir secoué le joug le plus affreux, nous n’avons désiré que de pouvoir jouir au milieu de la paix du monde, et puis les ressources de notre pays seraient illusoires, si nous ne les faisons valoir par nos bras et que nous ne pouvons les employer sans aucune influence que celle de l’esprit de famille qui nous unit, nous pourrions paraître coupables aux yeux d’une politique intéressée, lorsque nous ne le serions au tribunal de la justice et de l’équité qui légitiment nos droits.
Nous n’avons jamais craint d’être observés, et loin d’y perdre, nous ne pouvons qu’y gagner, surtout si ces observations sont faites de sang-froid et sans passion; c’est peut-être la raison qui nous a rendus autant accessibles dans une cause aussi délicate, parce nous sommes forts de nous-même, et que c’est dans un sentiment bien réfléchi que nous avons établi notre pacte social, qui est l’expression de la volonté nationale.
En me mettant sous les yeux les articles 38, 39 et 44 de nos constitutions, vous semblez nous jeter le gant, et vous éloigner de la question présente pour faire d’une cause particulière une cause générale avec toutes les puissances de l’Europe; cet appel à des gouvernements qui sont si clairvoyants, serait bien tardif, et ils n’ont pas jugé de la même manière ce que vous appelez une marque d’hostilité envers eux. Ces articles se trouvent exprimés dans l’acte de notre Indépendance, dans ceux qui l’ont suivi, dans la Constitution du 27 décembre 1806; ils ont reçu une explication plus étendue par l’article 39 de la revision, qui n’est (sic) que le même sens du vingt-septième article de la Constitution. Ils n’ont jamais cessé d’être en vigueur, et n’ont pour but que notre garantie, qui ne peut nous être disputée que par le gouvernement français, comme vous le faites aujourd’hui, lorsque les autres puissances n’y ont aucun intérêt et qu’elles ont eu des rapports constants avec nous; vous devez vous en convaincre par la présence d’un agent accrédité des Etats-Unis près la République, par l’ordre en conseil du Roi d’Angleterre, du 14 Décembre 1808. qui n’a jamais été révoqué, par les bâtiments étrangers qui sont dans nos ports où ils sont admis comme les nôtres le sont dans le leurs; vous aurez dû voir dans cette ville beaucoup d’Européens faisant le commerce et la proscription de couleur ne frapper sur aucun d’eux.
Y a-t-il réciprocité d’avantages dans les relations commerciales entre les étrangers et l’île d’Hayti? la question, je pense, est résolue. Y a-t-il incompatibilité sous le rapport des propriétés, des droits de citoyens? la réponse ne serait pas difficile.
Nous nous reposons sur la justice de notre cause, sur la pureté de nos intentions; nous ne pensons pas que l’Europe s’arme contre nous, parce que nous voulons être libres, sous la seule forme qui puisse nous assurer de l’être, et que les philanthropes qui sont l’objet de notre admiration, désapprouvent une conduite qu’ils nous auraient, sans doute, conseillée eux-mêmes. Si de tout cela on pouvait tirer des motifs d’extermination, il faudrait encore s’y résoudre; et en mettant toute sa confiance dans les mains du Maître des maîtres du monde, recevoir de lui de nouvelles forces pour se défendre; c’est notre parti, nous n’en avons pas d’autre.
L’application que vous nous faites au sujet des puissances barbaresques trouve sa réponse dans la conduite que nous avons tenue entre l’Angleterre et l’Amérique (1)pendant le cours de la guerre qu’elles viennent de soutenir, où jamais gouvernement n’a donné de preuves d’une neutralité plus exacte et de respect pour le droit des Nations; aussi il n’a jamais été question de répression de leur part.
Il est de principe avéré que l’on ne peut disputer à aucun gouvernement de se régir par ses propres lois. Louis XIV, en révoquant l’édit de Nantes, a exclu des Français au sein même de la France. Aucune puissance ne s’est immiscée dans cette affaire, et toutes ont profité, plus ou moins, des avantages que leur a procurés cette émigration.
Au Japan, à la Chine et chez d’autres nations policées, des mesures de précaution ont interdit aux étrangers jusqu’à l’entrée dans l’intérieur de leur pays, et nous voyons cependant le commerce établi et fleurir avec des peuple dont l’existence politique ne trouble pas la paix des autres nations; les exemples de cette nature ne seraient pas difficiles à citer, si nous voulions tous les rapporter.
De quelque manière que nos efforts soient jugés dans le cours de notre révolution, l’histoire ne pourra cacher que nous avons été sacrifiés et trompés, et que nos armes ont été aussi couronnées de quelques lauriers.
Si vos pouvoirs n’ont pas la latitude nécessaire pour vous permettre de traiter sur la base que j’ai eu l’honneur de vous proposer, ou que vous ne jugiez pas convenable d’en faire usage dans cette circonstance, je dois vous prévenir que je ne crois pas devoir correspondre plus longtemps avec vous sur l’objet de votre mission.
Quelque événement qui résulte, je n’aurai pas à me reprocher d’avoir négligé la plus petite occasion pour procurer la paix et le bonheur à mes concitoyens, comme je me montrerai toujours digne de leur confiance en faisant respecter leurs droits et leurs privilèges jusqu’à mon dernier soupir, sans m’écarter des principes que j’ai toujours professés.
Recevez, messieurs, l’assurance de ma considération distinguée.
PETION.
Note:
- Allusion à la guerre anglo-américaine de 1812, considérée par les Américains comme la seconde guerre de l’Indépendance. Elle éclata en Juin 1812 et dura jusqu’au printemps de 1815.
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Alexandre Pétion, Diplomatie, guerre de l'indépendance, Souveraineté nationale




